L’écologie, fabrique d’alternatives et fabrique de compromis.

Brève contribution aux débats de notre congrès régional

– De Mickaël Marie –

Du « printemps » à la volonté de « semer et récolter », notre congrès régional est donc placé sous le signe de la germination. Je poursuis la métaphore, qui rappelle cette phrase sublime de Jaurès :

toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde, parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus plus petites racines, dans le sol de la société ancienne

Une autre façon de le dire est de Paul Eluard : « un autre monde existe, il est dans celui-ci ». La phrase – amputée de sa seconde partie, qui lui donne pourtant pleinement son sens – est devenue slogan altermondialiste. Reprise intégralement, elle est citée en exergue d’un livre récent, qui raconte comment « des millions d’hommes et de femmes se détachent d’un système économique jugé trop brutal pour l’humain et l’environnement et exigent un nouveau modèle de société. Et localement, ils se mobilisent pour le construire »[1].

Au jour le jour, ils inventent les transitions. Créent des systèmes d’échange locaux, des AMAP[2], des coopératives d’achat d’énergie verte, des systèmes de pedibus dans leur quartier, du commerce équitable et des monnaies locales, des espaces de coopération, de don et de réciprocité. Ils soutiennent l’installation de paysans, font vivre les mobilités douces, apprennent à construire des maisons plus économes et plus saines, sèment des potagers dans les villes. Ils résistent, aussi, à la construction d’un réacteur nucléaire, d’un aéroport ou d’une rocade routière. Ils s’indignent et s’opposent à la colonisation de tout ce qui est par le libéral-productivisme. Contre la « société mégalo », ils se réapproprient du sens et recréent du possible. Ils bricolent des dizaines de micro-révolutions, de changements à bas bruit qui tous montrent que la mutation est possible, qu’elle est désirable et qu’elle a déjà commencé.

Ceci amène un constat qui sans doute emportera l’accord de tous les écologistes : notre parti, le parti de l’écologie politique, est trop souvent détaché de ces pratiques de l’écologie concrète[3]. Et c’est l’une des questions capitales que nous devons débattre. Elle est, qu’on me permette de le dire, bien plus essentielle pour l’avenir que nos controverses ordinaires sur la « politique autrement » (entendue trop souvent comme un corpus notarié de règles d’interdiction) ou, même, sur notre participation gouvernementale. On dira peut-être, à ce propos, que si nous (nous) sommes éloignés de l’écologie concrète, c’est justement parce que nous sommes au gouvernement. Et, plus largement, parce que nous participons aux institutions, aux majorités et aux exécutifs de ces institutions. Qu’en d’autres termes, si nous avons perdu le sel authentique de l’écologie, nous le devrions à nos choix stratégiques, locaux et nationaux, de participation.

Je n’en crois rien, et voudrais ici tenter de montrer que non seulement ces deux options – la participation et l’innovation, la fabrique du compromis et la fabrique d’alternatives – ne s’opposent pas, mais encore que se satisfaire de l’explication selon laquelle la première expliquerait notre défaut sur la seconde serait non seulement paresseux, mais, plus grave encore, contre-productif.

J’en reviens donc au grand Jaurès. Les mots que j’ai cités plus haut, il les prononçait en 1900, face à Jules Guesde, grande figure socialiste alors, dans un débat resté fameux. De quoi s’agissait-il ? De méthode. Fallait-il, pour le mouvement socialiste naissant, participer aux « gouvernements bourgeois », et tenter d’y agir – malgré les contraintes et les limites de l’exercice – au mieux des intérêts du prolétariat ? Ou fallait-il, au contraire, refuser de se compromettre dans des gouvernements tenus par la bourgeoisie, qui mèneraient nécessairement des politiques au service de la bourgeoisie? Jaurès et Guesde s’opposaient vigoureusement sur cette question, alors fondamentale pour le mouvement socialiste, devant des milliers de militants socialistes remplissant l’hippodrome de Lille. Jaurès soutenait la participation, quand Guesde exhortait les socialistes à se défier de toute « collaboration de classe », considérant qu’il « a suffi qu’un jour le Parti socialiste nouât une première alliance avec une fraction de la bourgeoisie, pour que sur cette pente glissante il menace de rouler jusqu’au bout »[4].

Une telle rhétorique, pour datée qu’elle soit, nous rappellera quelque chose de notre présent. Il reste toujours, dans la gauche française, un vieux fond d’intransigeance guesdiste. Hier persuadé que l’imminence de la révolution prolétarienne invoquait de refuser toute réforme partielle, aujourd’hui convaincu que le « mouvement social » viendra fatalement produire des transformations plus radicales, plus audacieuses, plus entières que les trop modestes avancées arrachées par les pâles réformistes, le guesdisme persiste à penser l’un contre l’autre, toujours oublieux de ce que la radicalité réelle n’est pas une intention, mais un résultat. Il y a parfois, dans certains de nos débats sur la participation gouvernementale ou sur nos relations avec la gauche, comme un écho de Guesde. C’est regrettable, tant cette analyse dichotomique peut nous faire passer à côté de l’essentiel.

Lorsque Jaurès évoque la « société nouvelle » qui pénètre par les fissures et les « plus petites racines dans le sol de la société ancienne », il pense bien sûr au mouvement mutualiste, aux coopératives ouvrières, à l’action syndicale et révolutionnaire. Il n’était pas un tiède, et ne s’accommodait guère de la société capitaliste, « terre de l’iniquité ». Mais, convaincu que le mouvement socialiste avait pour devoir d’améliorer, chaque jour et sans attendre, ce qui pouvait l’être, il défendait tout aussi fermement l’entrée des socialistes dans les « ministères bourgeois ». C’est précisément à ceux qui préconisaient de se tenir « aussi loin que possible de l’État bourgeois » et de ses ministères que Jaurès s’opposait.

Et alors ? Quels enseignements, théoriques et pratiques, pourrions-nous bien tirer de cette antique controverse, qui animait le mouvement socialiste européen il y a plus d’un siècle ?

J’y viens. Ceux qui mettent les mains dans le moteur ont, c’est vrai, les mains sales. Mais au moins ont-ils des mains, et peuvent-ils en faire quelque chose. Ou, pour le dire en des mots plus proches de ceux de Jaurès, chaque avancée pour réduire l’imprégnation du productivisme sur le monde  – si partielle qu’elle soit, dans quelque espace qu’elle ait pu être conquise, parfois arrachée – est une avancée vers la « société écologique ». Et le degré d’utilité ou de noblesse de ces avancées n’est pas fonction de la manière par laquelle on les rend possibles : les villes en transition, contrairement à ce qui est parfois soutenu, n’émergent pas seulement de l’action de « collectifs citoyens » ou de « mouvements sociaux », mais aussi de la volonté patiente et déterminée d’élus et, parfois oui, d’institutions dans lesquelles, justement, les élus écologistes ont acquis influence et crédibilité. Il y a mille manières de forcer « le sol de la société ancienne ». Nous nous tromperions lourdement à laisser entendre que certaines seraient, pour le dire vite, meilleures que d’autres, parce qu’elles n’exigeraient pas qu’on doive les négocier avec les institutions de la société ancienne – en l’espèce, avec nos partenaires politiques dans ces institutions.

Je ne dis pas que cette tentation pourrait, demain, devenir majoritaire dans notre parti. Il me semble toutefois qu’alimentée par nos légitimes déceptions quant au bilan de l’action gouvernementale, cette tentation se fait plus grande. Elle porte pourtant en elle le risque d’une terrible régression pour les écologistes. Voilà près de vingt ans que je suis membre de notre parti. J’ai pu constater des échecs, évidemment, mais aussi de réelles avancées pour l’écologie. J’ai vu surtout qu’à chaque fois, ces avancées étaient le produit combiné d’une action résolue de secteurs de la société civile en mouvement et des efforts tout aussi résolus de celles et ceux qui, dans les institutions, veillaient à transformer en règles, en normes, en perspective pour toute la société les initiatives portées d’abord par une minorité. Le combat contre les OGM est, à cet égard, une excellente leçon de choses, sur laquelle nous pourrions revenir avec profit.

Je veux terminer cette modeste contribution, dont j’espère qu’on ne la jugera pas trop « décalée » avec nos débats du jour, en évoquant les enseignements pratiques, et assez immédiats, que nous pouvons tirer de cette nécessaire conjugaison entre notre objectif, comme porteurs d’imaginaire, de créer des ailleurs possibles – la fabrique d’alternatives – et notre fonction, comme collectif politique, d’inscrire ces ailleurs dans un « ici », cet « autre monde » dans le vieux monde, et pour cela de négocier avec lui – la fabrique du compromis. Plus clairement ? Si je m’en tiens à la question de l’agriculture, il s’agit à la fois soutenir tout ce qui échappe, dès aujourd’hui, à la logique infernale du productivisme (les AMAP, le rétablissement de ceintures maraîchères au bord des villes, les circuits courts, les conversions en agriculture biologique…), de témoigner que ces alternatives existent, qu’elles sont porteuses d’autonomie et de mieux vivre, qu’elles sont crédibles et n’ont rien d’une folle utopie dépensière et inconséquente. Mais, parce que nous ambitionnons de changer toute l’agriculture et non de préserver des secteurs isolés de sobriété heureuse épargnés par le désastre alentour, il s’agit aussi de construire avec les acteurs existants – et de fait, dominants – les compromis, toujours fragiles, par lesquelles on pourra réformer, peu à peu, tout le système. On pourrait multiplier les exemples, évidemment, mais ce n’est pas le propos. L’enjeu, c’est surtout de saisir combien, si nous assumons cette dialectique permanente dans notre agir collectif, cela implique une manière particulière de nous adresser à la société, aux citoyens et aux électeurs.

Cela signifie porter une écologie qui sache ne pas seulement déplorer, juger, moraliser, mais en premier lieu comprendre, et entendre le besoin de réassurance de nos concitoyens, leur disponibilité à accepter le changement s’ils-elles peuvent en maîtriser les étapes, si les transitions sont sécurisées.  Une écologie qui suscite du désir plus que de la crainte, une écologie susceptible d’aider chacun à se projeter dans des imaginaires et des trajectoires de vie nouvelles ; une écologie qui créé, qui fait, qui construit. Et, pour cela, un parti qui se préoccupe d’abord de ce qui est autour de lui plutôt que de lui-même.

Certes, certes. Mais tout ça nous éloigne des enseignements pratiques que tu évoquais, camarade.

Pas tant que ça. Nous avons devant nous, en 2014 et 2015, deux échéances électorales essentielles, et qui ne dépendent, pour le coup, que de nous-mêmes, ici. Les élections municipales et régionales constituent un excellent « terrain » pour mettre en œuvre, pratiquement, tout cela. Montrer ce qu’il existe, dans notre région, de transitions déjà engagées, d’initiatives concrètes permettant de figurer ce qu’est le changement que proposent les écologistes. Tisser, de ces dizaines d’initiatives, un récit qui leur donne cohérence et fasse sens. Dans un texte récent, plusieurs intellectuels notent, à propos de ces tentatives « éparpillées » qui jettent les bases d’un « autre monde possible » que « ce qui fait défaut à tous ces mouvements, c’est la claire perception de ce qu’ils ont en commun et de leur cohérence possible »[5]. Le constat est aussi juste qu’implacable, et voilà à quoi, à notre niveau, nous devons nous attaquer : prendre notre part du travail de cohérence de toutes ces transformations du monde, si modestes qu’elles paraissent parfois[6]. Cela veut dire faire campagne, porter le projet écologiste, à partir de cela, en parlant de cela, en montrant que ça existe, que c’est possible, et que ça peut exister plus largement encore. Pas simplement parce que c’est plus agréable de mener une campagne électorale en parlant de ce qui fonctionne que de ce qui (nous) menace, mais aussi parce que c’est singulièrement plus efficace.

C’est cela que nous avons porté lors des élections européennes et régionales. C’est ce que nous persistons à porter, et le projet Vivre Mieux, adopté pour les élections de 2012, en porte la marque, L’écologie des solutions. L’écologie qui créé des emplois, nourrit des solidarités, permet du vivre mieux. Après tout, ça n’avait pas si mal marché en 2009 et 2010. Pas simplement parce que nous étions positifs, mais parce que nous nous préoccupions du monde tel qu’il est. Dans ses désordres et ses injustices, que nous dénoncions, mais aussi dans ce qu’il y persiste de capacités d’imagination, de foyers d’inventivité et de transformation, et dans ce que ceux-ci pouvaient être de solides points d’appui pour combattre celles-là. Le philosophe belge Edouard Delruelle, proche de nos amis d’Ecolo, écrivait : « Rien ne nous autorise à conclure des mutations de l’économie mondiale, de l’évolution des relations internationales, des défis écologiques, du « choc des cultures », à l’avènement inéluctable d’un monde de misère et d’aliénation. Nous ne sommes pas les sentinelles morales d’une forteresse assiégée par la barbarie. Nous sommes requis d’imaginer, d’inventer, de négocier, bref de composer, et donc de prendre des risques dont seule l’histoire nous dira s’ils étaient ou non bien calculés »[7].

Ce qu’il faut aux écologistes, c’est enraciner leur discours dans la réalité concrète que fabriquent déjà les milliers de défricheurs de « futurs souhaitables ». Nous pouvons le faire à l’occasion des prochaines élections municipales, et il est probable que cela sera bien plus utile que de centrer notre discours public sur les manquements du gouvernement, que nous l’ayons ou non quitté d’ici là. Nous pourrons le faire, aussi, à l’occasion des élections régionales, en montrant combien la Basse-Normandie regorge aussi de capacités à inventer son avenir, ici même et sans attendre son salut d’une ligne à grande vitesse ou d’équipements « structurants » chèrement négociés à Paris.

Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les fissures qui achèvent de décomposer un modèle de civilisation – elles sont béantes, et désormais bien vues de tous. Il s’agit de montrer qu’on peut passer à travers elles, et que c’est une solution plus sage et plus réaliste que d’espérer que demain finisse par redevenir comme avant.


[1]    Bénédicte Manier, « Un million de révolutions tranquilles », Les Liens qui libèrent, 2012

[2]    On sous-estime sans doute beaucoup la force de ces initiatives, et ce qu’elles portent de capacités transformatrices. Ainsi, d’après une récente enquête de l’ADEME sur les « pratiques collaboratives » des Français, 6% de nos concitoyens ont déjà adhéré à une AMAP… Et 38% souhaiteraient le faire ! Voir http://ademe.typepad.fr/files/ademe-pratiques-collaboratives-08.02.13.pdf

[3]    Il l’est d’ailleurs tout autant, même si c’est un autre débat, du travail intellectuel émergeant autour de ces questions : théorie du care, pensées des communs, réflexions sur la démocratie « post-croissance » et les socialités post-productivistes. La récente création de la Fondation de l’écologie politique devra permettre de réduire cette distance.

[4]    On trouvera sans peine sur Internet les deux discours de Jaurès et Guesde en tapant leurs noms et le titre que l’Histoire a retenu de cette bouillante conférence, « Les deux méthodes ».

[5]    « Rio, Istanbul et le convivialisme », par Alain Caillé, Christophe Fourel, Ahmet Insel, Paul Henrique Martins et Patrick Viveret, paru dans Libération le 1er juillet dernier. A lire ici : http://www.liberation.fr/monde/2013/06/30/rio-istanbul-et-le-convivialisme_914818

[6]    Je soutiens pour ma part, au risque de me répéter, qu’elles portent souvent bien plus de potentiel de changement qu’on l’imagine. Un pedibus, ce n’est pas seulement un moyen plus sain, plus sûr et moins polluant d’emmener les enfants à l’école. C’est aussi une manière d’appréhender autrement la ville, et de retisser les liens de socialité que déchirent « l’automobilisation » de nos vies. Ça a l’air moins conquérant qu’une grande manifestation, mais il n’est pas certain que cela soit toujours moins puissant.

[7]    Edouard Delruelle, « Faut-il prendre le politique au tragique ? », Etopia, 2007. http://www.etopia.be/IMG/pdf/Politique_au_tragique.pdf

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Une réflexion sur “Enraciner

  1. Tu as raison, la pensée et l’action de Jaurès sont toujours stimulantes, cent ans après sa mort. D’ailleurs en 2014 les écologistes rouennais ont été nombreux à participer à la « commémoration militante du centenaire de la mort de Jaurès » avec des militants de la plupart des courants de gauche. Voir : https://www.change.org/p/citoyens-de-gauche-pour-une-commémoration-militante-du-centenaire-de-la-mort-de-jaurès . A relisant cette controverse tenue en 1900 devant 8000 socialistes lillois, rééditée récemment aux éditions Le passager clandestin http://lepassagerclandestin.fr/catalogue/reeditions/discours-des-deux-methodes.html , on peut effectivement être frappé, outre le talent des deux orateurs, par la volonté de Jaurès de faire « pénétrer la société nouvelle .. dans le sol de la société ancienne ».

    Mais il ne faut pas oublier ni le contexte : l’affaire Dreyfus et le gouvernement de défense républicaine, annonçant la victoire prochaine des Dreyfusards contre les forces de la réaction qui justifie pour lui la participation gouvernementale, ni l’objectif de Jaurès qu’il rappelle dans la dernière phrase de son discours : « Et c’est ainsi que nous voulons discuter encore; et nous voulons préparer au grand jour la grande unité socialiste, la grande fraternité socialiste, par la lumière, par la raison, par l’organisation; et cela pour faire d’abord œuvre de réforme, et dans la réforme, œuvre commençante de la révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire. » Il ne rompra jamais avec Guesde alors qu’il finira par combattre les Millerand, Briand et Viviani. Dans son effort d’unification, il créera le journal L’Humanité en 1904 et sera le moteur de l’unification socialiste en 1905. Par contre il n’y aura plus de participation socialiste au gouvernement jusqu’au 1914 quand, Jaurès assassiné, Guesde deviendra ministre d’état bien peu révolutionnaire du gouvernement d’union sacrée.

    L’autre aspect constant de la politique Jaurès est son effort de construire des liens avec les syndicalistes de la CGT, alors très hostiles aux « parlementarisme », parce qu’il considère que (toujours dans le même discours) : « D’abord et à la racine même (de la lutte de classe), il y a une constatation de fait, c’est que le système capitaliste, le système de la propriété privée des moyens de production, divise les hommes en deux catégories, divise les intérêts en deux vastes groupes, nécessairement et violemment opposés. Il y a, d’un côté, ceux qui détiennent les moyens de production et qui peuvent ainsi faire la loi aux autres, mais il y a de l’autre côté ceux qui, n’ayant, ne possédant que leur force-travail et ne pouvant l’utiliser que par les moyens de production détenus précisément par la classe capitaliste, sont à la discrétion de cette classe capitaliste. Entre les deux classes, entre les deux groupes d’intérêts, c’est une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire et du capitaliste qui veut le réduire ; du salarié qui veut affirmer sa liberté et du capitaliste qui veut le tenir dans la dépendance. Voilà donc le premier élément de la lutte de classes. La condition de fait qui le fonde, qui le détermine, c’est le système de la propriété capitaliste, de la propriété privée. Et remarquez-le bien : comme ici il s’agit des moyens de travailler et, par conséquent, des moyens de vivre, il s’agit de ce qu’il y a pour les hommes d’essentiel, de fondamental, il s’agit de la vie privée, de la vie de tous les jours. Et, par conséquent, un conflit qui a, pour principe, la division d’une société en possédants et en non-possédants n’est pas superficiel ; il va jusqu’aux racines mêmes de la vie. » Cette analyse n’a pas pris une seule ride et pose une question immédiate qui interpelle les propositions du « manifeste des écologistes » : comment est-il possible à la majorité de la population, qui est salariée ou à la recherche d’emploi, qui se trouve donc dans cette situation de subordination et d’aliénation à une minorité, de s’engager, autrement que sur son temps libre, dans les dizaines d’initiatives que vous appelez à faire sens politique ? Jaurès se posait aussi cette question (même source) : « il ne suffit pas pour qu’il y ait lutte de classes qu’il y ait cet antagonisme entre les intérêts. Si les prolétaires, si les travailleurs ne concevaient pas la possibilité d’une société différente, si tout en constatant la dépendance où ils sont tenus, la précarité dont ils souffrent, ils n’entrevoyaient pas la possibilité d’une société nouvelle et plus juste ; s’ils croyaient, s’ils pouvaient croire à l’éternelle nécessité du système capitaliste, peu à peu cette nécessité s’imposant à eux, ils renonceraient à redresser un système d’injustices. Cette tâche ne leur apparaîtrait pas comme possible. »

    Je ne connais que deux situations où les salariés peuvent collectivement arracher la vieille société des « racines même de leur vie », lors des grands mouvements sociaux où ils font preuve d’imagination et d’initiatives et quand les aléas bons ou mauvais de la vie économique de leur entreprise les amènent à s’organiser en coopérative de production, et là aussi l’expérience de Jaurès avec les verriers de Carmaux qui créeront avec son aide la Verrerie Ouvrière d’Albi, nous enseignent sur les possibilités et les difficultés d’une telle entreprise.

    Ce détour par Jaurès, pour vous dire que tout en soutenant totalement toutes les expériences écologiques défendues par votre manifeste, je ne pense pas qu’elles puissent suffire à construire une issue politique, sans une confrontation et des actions communes avec tous les courants de gauche et sans l’apport des solutions écologistes à la dynamique de la lutte de classes et à l’espérance « d’une société nouvelle et plus juste ».

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